Sabato, 19 Agosto 2017
Martedì 16 Novembre 2010 20:59

La théologie indienne dans l’Église. Un bilan après la rencontre latino-américaine d’Aparecida (Eleazar López Hernandez)

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La théologie ne naît pas de la connaissance froide et abstraite d’une réalité objectivée, qui est là en face de nous, mais d’un contact personnel et rapproché avec Dieu, qui nous comble et nous enveloppe de son être et de son action. Parler de théologie comme science ce n’est pas pour dire qu’elle vient d’une mesure rigoureusement aseptique des qualités de Dieu vu en lui même, mais que c’est le fruit de cet embrassement vivifiant de l’amour divin.

La théologie indienne dans l’Église.

Un bilan après la rencontre latino-américaine
d’Aparecida (au Brésil) (mai 2007)

Eleazar López Hernandez *

Introduction

Toute théologie, chrétienne ou non, a pour tâche primordiale de parler de l’expérience de Dieu que nous avons, nous les personnes et les communautés croyantes; ainsi nous rendons compte de l’espérance transcendante qui anime notre vie au milieu des occupations dans les temps et lieux où nous évoluons. La théologie ne naît pas de la connaissance froide et abstraite d’une réalité objectivée, qui est là en face de nous, mais d’un contact personnel et rapproché avec Dieu, qui nous comble et nous enveloppe de son être et de son action. Parler de théologie comme science ce n’est pas pour dire qu’elle vient d’une mesure rigoureusement aseptique des qualités de Dieu vu en lui même, mais que c’est le fruit de cet embrassement vivifiant de l’amour divin; c’est ce qui nous vient d’avoir expérimenté et savouré la douceur et la miséricorde du Créateur ou Formateur de tous, du Sauveur du monde. Aussi ne peut-on pas parler de Dieu, si auparavant on n’a pas parlé avec Dieu découvert dans la vie.

La théologie, parce qu’elle est une parole qui essaie d’expliquer la rencontre de l’immensité divine avec la finitude humaine, n’est jamais pour nous qu’une approche imparfaite de Celui en qui nous avons la vie, la croissance et l’être (cf. Actes 17,28), Celui qui est des deux côtés, en arrière et en avant, en bas et au-dessus de nous; Lui qui est tout près et tout contre, et qui habite notre cœur. Cet être au-delà de tout. C’est une tâche quasi impossible de communiquer aux autres le mystère de Dieu tel que nous l’éprouvons. Pour cette raison, parce que la théologie s’applique à élucider ce qui ne rentre dans aucune des catégories de la connaissance humaine, elle a besoin d’aller au-delà du langage discursif, lequel s’occupe d’élaborer des idées claires et distinctes, pour se lancer à naviguer dans le langage symbolique et l’analogie, de façon a se faire entendre, en appliquant à Dieu les meilleures métaphores de l’expérience humaine.

Suivant le schéma chrétien, nous reconnaissons que Dieu, étant absolument transcendant, se communique et nous sauve, en venant à la rencontre de nos limites et en utilisant les médiations qui sont à notre portée, au point d’envoyer son Fils qui se fond totalement avec notre réalité humaine et apparaît entièrement semblable à nous, excepté le péché. La théologie chrétienne suppose nécessairement un don surnaturel qui pallie nos déficiences naturelles pour faire comprendre la pleine révélation de Dieu en Jésus-Christ.

En ce sens, ce que nous appelons Théologie indienne consiste à vivre, à célébrer et à communiquer l’expérience de Dieu qui a accompagné nos ancêtres dans leur long processus de nomadisme, de sédentarisation et de fondation de hautes civilisations et cultures; c’est la sagesse théologique qui a aidé nos aînés à maintenir la résistance et l’identité propre dans le contexte de la conquête et de la colonisation européennes; et c’est aussi la perspective religieuse qui oriente et donne un sens transcendant à notre lutte actuelle pour obtenir la place que nous méritons dans l’Histoire et dans l’Eglise.

La Théologie indienne (1) ne date pas d’aujourd’hui, elle chemine depuis des siècles et des millénaires, mais elle est tout aussi neuve et actuelle pour les communautés indigènes parce qu’elle continue à répondre à leurs  nécessités d’aujourd’hui. Elle n’est pas le fruit de la conjoncture, du fait qu’elle naît et s’enracine dans le terreau de l’existence indigène, mais elle répond à la conjoncture présente en assumant ses multiples défis.

Elle ne vient pas de l’institution ecclésiastique, car elle lui est antérieure comme théologie populaire, mais elle se meut et prend forme dans les espaces ecclésiaux dans lesquels on lui permet de fructifier. Ce n’est pas au départ une affaire de livres car elle prend appui sur la tradition orale des femmes et des hommes sages de nos peuples, mais voici qu’elle apprend à s’exprimer aussi dans l’écriture et la logique des livres. Elle germe et fleurit par les montagnes, mais nous sommes aussi en mesure de la porter dans les forums et les places des villes. La Théologie Indienne peut être nommée au singulier parce que nous, les peuples de ce continent, nous sommes une fraternité du fait de l’unité de notre héritage millénaire, de l’unité de la souffrance provoquée par les 500 ans, et de l’unité de nos luttes actuelles pour la libération; mais la Théologie indienne est aussi plurielle car elle prend concrètement beaucoup de visages selon le contexte économique, social, culturel et religieux de chaque communauté à chaque moment.

La Théologie indienne, même si elle a toujours existé, n’a pas toujours été estimée à sa juste valeur, parfois par les indiens eux-mêmes. En 1990 elle resurgit dans l’Église, en secouant les poussières du chemin ou des recoins de maison où on l’avait reléguée; et désormais elle a effectué une rapide progression qui en a fait un thème d’intérêt croissant dans les assemblées, les congrès, les symposiums, les conférences épiscopales et ecclésiales. Déjà à Saint-Domingue (1992) on en a parlé indirectement, car l’Église s’est engagée avec les peuples indigènes à "accompagner leur réflexion théologique, en respectant leurs formes culturelles propres, qui les aident à rendre compte de leur foi et de leur espérance".

Mais maintenant à Aparecida (2007), même si on n’a pas pu placer le mot “Théologie indienne” dans le document officiel, non pour des raisons de fond mais de forme, elle a donné explicitement matière à de nombreux débats. De façon que nous sommes dans une étape nouvelle pour la Théologie indienne; étape chargée de promesses et d’espérances – quoique marquée encore par des peurs et des incertitudes – qu’il vaut la peine d’analyser pour entrevoir quel futur attend cette théologie, dans l’Église ou en dehors d’elle.

Aparecida et la Théologie indienne

Même si on doit reconnaître que dans l’Église aucun document du Magistère pontifical ou épiscopal n’est en soi le point de départ de nouveaux processus ecclésiaux, parce que chacun de ces documents reflète seulement le consensus obtenu jusqu’à cette date et qu’il tend à renforcer ou nuancer ce que les bases ecclésiales ont déjà mené à bien, Aparecida marque pourtant, selon moi, un moment d‘importance à l’intérieur de notre Église, qui peut être le début d’une nouvelle étape ecclésiale surtout en ce qui se rapporte à la cause indigène. Il y a plusieurs signes de ce moment nouveau, et nous, les indigènes, sans le vouloir, nous en sommes arrivés a être un indicateur important. Les rôles qui ont été les nôtres avant, pendant et maintenant après Aparecida donnent une idée de cette relation intraecclésiale nouvelle qui se construit.

Aparecida est le reflet de ce que nous sommes et de ce que nous voulons être comme Église latino-américaine. Et, en ce sens, même si c’était seulement une réunion épiscopale, finalement ce fut comme une partie où nous avons interagi, nous les différents groupes de fidèles chrétiens qui forment l’Église en Amérique Latine. Chacun a joué, en mettant en œuvre la stratégie qu’il croyait la plus adéquate, et il a obtenu ce qu’il voulait dans la mesure où il a su se mouvoir sur le terrain de jeu en observant les règles, en tenant compte également de la force et de la stratégie des équipes adverses. Certes, elles ont mis des buts aux indigènes et à nos compagnons d’équipe, − cela on ne peut pas le nier − mais nous aussi à Aparecida nous avons marqué des buts. Et cela compte beaucoup et il faudra faire, en fin de partie, une évaluation sérieuse et sereine de ce qui s’est passé, pour tirer les leçons que ce grand événement laisse à notre Église et aux peuples indigènes du continent.

Les indigènes et la préparation d’Aparecida

C’est un fait que beaucoup de membres de notre Église n’ont pas vu l’intérêt de prendre part à la préparation d’Aparecida. Le désenchantement et la désillusion qui atteignent les gens du fait de la perte de crédibilité et de signification de l’Église, ont eu une influence sur beaucoup de croyants catholiques qui ne se sont pas tellement sentis encouragés à faire un apport en vue de déclarations pastorales que d’avance ils imaginaient comme devant être sans importance ou de peu de répercussion. Par contre, nous, les indigènes, nous sommes intervenus, comme toujours, en tous les lieux et par tous les mécanismes de consultation que les pasteurs ont mis à disposition de tous en vue d’Aparecida. Nous avons répondu aux fiches et questionnaires du Document de Préparation (DP). Nous avons fait beaucoup d’apports qui exprimaient notre parole, mais nous avons encore fait des observations critiques concernant les guides, la perspective méthodologique et les grands silences du DP. Nous avons dit clairement ce que nous pensions:

“L’analyse faite dans le DP de la mondialisation néolibérale, laquelle est imposée aux masses, est trop light, c’est à dire qu’on ne prend pas position de manière critique face aux défis que cette mondialisation présente. Il faut un appel prophétique plus tranché, qui démasque le mal inclus dans ce modèle de société. Face à cette société organisée suivant des paramètres antiévangéliques, nous devons renouveler notre capacité prophétique pour annoncer la libération des pauvres et pour dénoncer les causes de leur infortune. Nous ne pouvons pas continuer avec des attitudes tièdes et ambiguës. On note dans le DP des omissions et des silences importants, qu’il faudra combler avec les contenus nécessaires. Même si on y trouve mentionnés les faits historiques de la vie de l’Église latino-américaine, ces faits ne sont pas connectés suffisamment avec l’histoire du cheminement prophétique et pastoral de l’Église latino-américaine, qui a cherché à parler et agir à partir des majorités pauvres du continent. Dans le DP on présente les choses comme si ce cheminement ecclésial latino-américain n’avait pas existé. L’Église n’invente pas à chaque instant son action dans le peuple; elle a une histoire sur laquelle elle s’adosse, une tradition qui lui donne sens, et avec laquelle elle établit un lien de continuité. Si nous oublions ce référent qu’est la tradition nous devenons des girouettes, le vent des conjonctures sociales nous fait perdre le cap et nous ne servons plus pour orienter”.

Nous avons fait également des rencontres organisées spécialement pour les indigènes (prêtres, religieuses, laïcs) avec des méthodologies et perspectives plus en accord avec notre manière d’être. Là nous avons élaboré avec une plus grande liberté nos réflexions et nous les avons fait parvenir aux organisateurs de la Conférence. Par exemple nous les prêtres indigènes du Mexique, réunis à Puerto Escondido, Oaxaca, sur convocation de la Commission Episcopale pour les indigènes, nous avons exprimé ainsi nos préoccupations:

“Parfois, nous ne pouvons ou ne savons pas comment mettre en œuvre le sens critique de l’histoire de l’Église; car nous croyons que l’Eglise c’est historiquement le bien, et que les mauvais ce sont les autres, les conquistadors. La vérité c’est que l’Église n’est pas venue dans un autre bateau, mais dans le même bateau que les conquistadors et pour la même entreprise; elle a été utilisée pour l’implantation de la société coloniale. Elle a réalisé la conquête spirituelle des peuples, comme idéologie de la conquête matérielle. C’est une vérité que nous ne pouvons pas nier”.

“Reconnaître la vérité historique nous rendra libres. Quand nous reconnaîtrons ce qui s’est passé et notre responsabilité d’Église dans ces événements, cette vérité nous purifiera et nous pourrons changer d’attitude, nous pourrons descendre du bateau des puissants et monter dans le canoë des pauvres. L’Église ne descend toujours pas du bateau du système; mentalement elle y est encore. Aujourd’hui nous nous trouvons de nouveau devant le problème des groupes de pouvoir qui veulent  manipuler l’Église au service du système dominant … lesquels ouvertement ou sournoisement se posent et se maintiennent en faveur de l’ordre établi et contre nous qui avons des options qui nous unissent aux pauvres et aux exclus”...

“Si les missionnaires se sont unis à ceux qui sont venus soumettre les indigènes à la société coloniale, ils n’ont pas pu montrer la vérité sur Dieu et sur l’homme, au moins pas de manière  adéquate, et même ils ont rabaissé et avili la vérité sur Dieu et sur l’humanité que ces peuples avaient  déjà. Une évangélisation menée avec l’épée n’est pas une véritable évangélisation. Cela, il l’a dit à son époque, Fr. Bartolomé de las Casas, dans son livre De l’unique façon d’attirer à la véritable religion”.

“Maintenant on continue à agir comme il y a 500 ans, beaucoup continuent à penser que nous les indigènes nous ne connaissons pas Dieu, ni Jésus-Christ, ou bien ils doutent que vraiment nous nous soyons convertis a la foi chrétienne. Mais la vérité c’est qu’ici Dieu était déjà présent, déjà se trouvait ici le Fils de Dieu, déjà l’Esprit. Et non seulement en germe, mais mûr et portant du fruit, grâce à la manière dont nos ancêtres ont correspondu aux inspirations de Dieu dans leur histoire et dans leur culture. Le service que pouvait rendre l’Église missionnaire était d’expliciter et d’amplifier cette présence de Dieu pour rendre possible la communion, la catholicité des indigènes dans un peuple de Dieu fait de beaucoup de peuples; mais cela l’Église ne l’a pas fait.”

“Si aujourd’hui on étouffe la voix et l’apport indigène, les peuples perdent, mais aussi l’Église perd l’occasion historique de changer les choses”…

“Nous, les indigènes, nous sommes des peuples profondément religieux et avons beaucoup à apporter à l’Église et, avec elle, à apporter à cette société qui a perdu son sens religieux. Notre perspective religieuse coïncide merveilleusement avec la proposition de NS Jésus-Christ, parce qu’elle est intégrale, elle est antisystémique et rêve qu“un autre monde est possible”. L’Église gagnera beaucoup si elle s’ouvre et incorpore décidément les indigènes dans son sein. C’est le moment de mettre un terme définitif à la plainte de Juan Diego devant Tonantzin Guadalupe: “Tu m’envoies à un endroit (chez l’évêque espagnol Zumarraga) où il n’y a pas de route et pas de halte pour moi”, en faisant le nécessaire pour inclure non seulement des individus indigènes pris un par un, mais des peuples avec leur histoire, avec leurs organisations, leurs cultures et leur expérience religieuse; avec leur théologie et leur manière autochtone de ministères ”.

Avec les responsables de la Pastorale indigène latino-américaine nous avons formé une Equipe d’experts et d’expertes indigènes et indigénistes en vue d’apporter notre voix à ceux qui allaient débattre à Aparecida . Ce travail s’est fait dans le cadre du 3ème Symposium latino-américain de Théologie indienne organisé par le CELAM au Guatemala, en octobre 2006, sur le sujet de la Christologie indigène. Là ont été créées les conditions nouvelles de dialogue intraecclésial, et cela a été exprimé dans le message final du Symposium:

“Au terme du Symposium nous rendons grâces à Dieu pour les dons reçus et pour les grandes avancées que nous avons opérées. Certainement, nous pouvons maintenant dans le milieu ecclésial regarder de manière plus tranquille et confiante les légitimes différences théologiques, les apports spécifiques des indigènes et les préoccupations doctrinales des pasteurs de l’Église. Nous avons les uns et les autres perçu notre besoin de “rendre compte de notre espérance” avec des arguments valides et surtout avec une vie en cohérence”.

“Après l’expérience vécue au Symposium, nous pouvons affirmer qu’il est possible de cheminer ensemble, unis dans la foi et dans l’amour de Dieu, évêques, théologiens et agents pastoraux, nous qui accompagnons les communautés dans l’acculturation de l’Evangile de Jésus-Christ à partir de la vie et de la réflexion théologique des peuples indigènes. Cela nous réjouit de pouvoir vérifier une fois de plus, que Jésus-Christ, prêtre et prophète, n’est pas un problème pour les peuples indigènes; Il a été annoncé et reçu, Il est vécu, pensé et célébré par les croyants indigènes de manières très variées, selon leurs cultures et leurs expériences religieuses ancestrales. Cela nous engage comme Église à regarder le Seigneur dans les visages des fils de ces peuples et de leurs petits”.

Le document de synthèse pour Aparecida, qu’une Equipe spécialement désignée par le CELAM a mis plusieurs semaines à élaborer, a recueilli tous les apports des Conférences épiscopales du Continent, et les a condensés dans un écrit dans lequel se sont retrouvées aussi les voix indigènes réunies dans un ensemble très vaste qui nous a tous complètement satisfaits, mais encore a aidé à mettre en relief les lignes fondamentales du cheminement et des recherches de nos Églises particulières.

Les indigènes pendant Aparecida

Dans ce chapitre il convient de rappeler qu’à Saint-Domingue (1992), pour la célébration, à la date emblématique qu’était le terme des 500 ans, de ce qu’on a appelé “rencontre de deux mondes”, il y eut une participation indigène dans la préparation  et surtout à l’inauguration de la 4ème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain pendant que le Pape Jean Paul 2 était présent, inauguration où on a fait étalage du folklore indigène. Pendant les débats cette participation n’a plus été aussi évidente; et, pourtant, finalement cette occasion a permis de faire entrer quelques questionnements et propositions dans le sens d‘une nouvelle relation de l’institution ecclésiastique avec les peuples indigènes. Sur la base des résultats inscrits dans le document final de Saint-Domingue, on peut affirmer, comme l’a fait Mgr Bartolomé Carrasco Briseño, Archevêque d’Oaxaca, à la tête d’autres évêques de la Région Pacifique Sud, que:

“Saint Domingue restera dans l’histoire comme la Conférence de l’acculturation de l’Evangile et de la Pastorale indigène. Pratiquement tous les sujets ordinaires venant de la Pastorale ont été abordés à Saint-Domingue et, on peut le dire, avec la fraîcheur originelle qui est la leur dans les bases populaires, bien que certains n’aient pas apprécié suffisamment ces sujets ou même aient voulu limiter l’espace qui leur a été attribué”.

Ce qui s’est passé à Aparecida a été une avancée par rapport à Saint-Domingue, car cette fois la voix indigène a résonné plus fort grâce aux évêques qui la transmirent et surtout grâce à nous-mêmes les indigènes qui l’avons propulsée du dehors et aussi de l’intérieur de la Conférence. Cinq des experts désignés par le CELAM  parmi les assesseurs pour les affaires indigènes ont été repris comme délégués ou experts de la 5ème Conférence ; de plus, des Episcopats de plusieurs pays comme le Brésil, le Guatemala, Panama, l’Equateur et la Bolivie ont désigné comme représentants des évêques engagés dans la cause indienne. De manière que la voix indigène est parvenue très renforcée à Aparecida, ce pourquoi elle s’était préparée.

A l’inauguration le Pape Benoît 16 a fait l’éloge de l’œuvre des premiers missionnaires, en même temps que de la prédisposition des indigènes pour l’Evangile du Christ car “la sagesse des peuples originaires les a heureusement portés à former une synthèse entre leurs cultures et la foi chrétienne que les missionnaires leur offraient. Ainsi est née la riche et profonde religiosité populaire, dans laquelle transparaît l’âme des peuples latino-américains… Tout cela a formé la grande mosaïque de la religiosité populaire qui est le trésor précieux de l’Église catholique en Amérique Latine, et qu’elle doit protéger, promouvoir et aussi, dans la mesure du nécessaire, purifier”.

Mais deux phrases du Pape dans son discours inaugural, où il affirma que: “l’annonce de Jésus et de son Evangile n’a en aucun moment supposé une aliénation des cultures précolombiennes, ni non plus a été l’imposition d’une culture étrangère”, et quand il ajouta: “L’utopie qui consisterait à redonner vie aux religions d’avant Colomb, en les séparant du Christ et de l’Église universelle, ne serait pas un progrès, mais un recul. En réalité ce serait un repli vers un moment historique ancré dans le passé” , provoquèrent une réaction violente de leaders indigènes de tout le Continent; ce qui fît naître une tension à la Conférence d’Aparecida et qui exigea d’elle éclaircissements et rectifications.

La voix de ces leaders indigènes du Brésil, Chili, Pérou, Guatemala, a été fort tranchante et ceux d’Equateur l’ont exposé de la manière suivante :

“Nous les peuples et nationalités indigènes du Continent d’Abya Yala (Amérique) nous repoussons énergiquement les déclarations émises par le Souverain Pontife en ce qui a trait à notre spiritualité ancestrale,

“Si nous analysons avec une élémentaire sensibilité humaine, sans fanatisme d’aucune espèce, l’histoire de l’invasion d’Abya Yala, réalisée par les espagnols avec la complicité de l’Église Catholique, nous ne pouvons que nous indigner. Assurément le Pape méconnaît le fait que les représentants de l’Église catholique de cette époque, à part d’honorables exceptions, ont été les complices, ont couvert et sont devenus les bénéficiaires d’un des génocides les plus horribles que l’humanité ait pu connaître”.

“Plus de 70 millions de morts (2) dans les camps de concentration des mines, des champs et des fabriques; des nations et des peuples entiers ont été rasés, il suffit de voir le cas de Cuba, et pour remplacer les morts ils ont amené les peuples noirs qui subirent un destin malheureux; ils ont usurpé les richesses de nos territoires pour sauver économiquement leur système féodal; les femmes ont été lâchement violées et des milliers d’enfants sont morts de dénutrition et de maladies non identifiées. Tout cela ils l’ont fait selon le présupposé philosophique et théologique que nos ancêtres "n’avaient  pas d’âme". A côté des assassins de nos héroïques dirigeants il y avait toujours un prêtre ou un évêque pour endoctriner le ou la condamné(e) à mort, pour qu’on soit baptisé avant de mourir, et naturellement qu’on renonce à ses conceptions philosophiques et théologiques…”

“Les Églises chrétiennes et de manière particulière l’Église catholique ont une immense dette envers le Christ, envers les pauvres du monde, et envers nous , les peuples et nationalités indigènes qui avons fait face à une telle barbarie. Quand bien même l’Etat espagnol et le Vatican ne pourraient nous dédommager des conséquences de ce monstrueux génocide, le Chef de l’Église catholique devrait au moins reconnaître l’erreur commise, comme l’a fait son prédécesseur Jean Paul 2 en ce qui concerne l’holocauste nazi, et apprendre de Jésus que, étant Christ et devant livrer son message c’est avec respect qu’Il s’est incarné dans la culture du peuple hébreu, et qu’Il a été cohérent quand Il a prêché le message par l’exemple en assumant toutes les conséquences de cette pratique.”

Cette voix indigène claire et forte nous a mis terriblement mal à l’aise évêques, théologiens et invités d’Aparecida, mais a joué aussi pour qu’on prenne plus au sérieux dans l’Église la cause indigène. Voilà que s’accomplissait la prophétie de Mgr Leonidas Proaño, quand il exprima à la fin de sa vie:

Les indigènes “ont commencé à ouvrir les yeux, ils ont commencé à voir clair, ils ont commencé à délier leur langue, ils ont commencé à récupérer leur parole, ils ont commencé à la dire avec courage, ils ont commencé à se mettre debout, ils ont commencé à cheminer, ils ont commencé à s’organiser, à réaliser des actions qui peuvent devenir des actions d’une importance absolue pour eux, pour les pays d’Amérique, pour beaucoup de pays du monde".

S’accomplissait également la réflexion visionnaire de Don Bartolomé Carrasco, le tata (petit père) des indigènes d’Oaxaca, exprimée à l’ocasion de l’émergence indigène des années 90:

“Avec ces indigènes mûrs et adultes, - qui ont acquis conscience, voix, et organisation propre -, nous devons discuter, désormais, nos propositions pastorales. Peu importe si, pour le moment, ce ne soit pas eux le secteur majoritaire de la population indigène. Car, que nous le voulions ou non, ce sont eux actuellement la conscience critique des autres; de façon que tôt ou tard leur voix occupera une place encore plus large. N’ayons pas peur de ce défi, car de là ils sortiront, eux, plus mûrs dans leur personnalité, et notre Église se purifiera, en se faisant plus transparente et en cohérence plus nette avec sa mission qui n’est pas colonisatrice, mais évangélisatrice”.

Aussi à Aparecida plusieurs évêques ont pris sur eux de défendre ouvertement, et par moments à contre-courant, les propositions indigènes et les avancées obtenues dans l’Église en ce qui concerne les ministères autochtones et la théologie indienne. Ils n’ont pas obtenu tout ce qu’il aurait fallu, mais ils ont montré jusqu’où ils étaient disposés à aller dans cette voie pour la défense des droits indigènes non seulement dans la Société mais aussi dans l’Église. Mgr Alvaro Ramazini, président de la Conférence épiscopale de Guatemala, l’a exprimé dans les termes suivants, deux jours après que le Pape eut prononcé son discours inaugural:

“Les peuples indigènes du continent, tout en cherchant à se raffermir dans leur identité et en revendiquant leurs droits, subissent les conséquences du libéralisme économique de différentes façons. Ces peuples avec leurs valeurs contribuent à ouvrir la possibilité d’un avenir meilleur pour l’humanité entière. Eux dans leur perspective religieuse intégrale mêlent Dieu à toutes les réalités humaines et attendent de l’Église catholique une attitude de profond amour, de respect, d’estime et de reconnaissance de ce qu’ils sont. Le processus d’une véritable acculturation de l’Evangile et le développement d’une réflexion théologique à partir de leurs réalisations culturelles concrètes, étant entendu que "le Christ, étant réellement la Parole faite chair, l’amour jusqu’à l’extrême, n’est étranger à aucune culture" (Benoït 16, discours inaugural) ne constituent en aucune manière une tentative de redonner vie aux religions d’avant Chistophe Colomb, "en les séparant du Christ et de l’Église universelle" (idem) Ils attendent de nous dévouement, responsabilité, mais surtout un vif amour pastoral”.

Cette prise de position prophétique fit baisser la tension provoquée par l’utilisation anti-indigène que l’on faisait des paroles pontificales d’inauguration, et suscita dans les assemlées et dans les commissions d’Aparecida un débat substantiel et sérieux sur la réalité des peuples amérindiens et sur la Pastorale indigène de l’Église avec toutes leurs implications. Le président de la Conférence épiscopale de Panama lui aussi entra dans l’arène et fut le premier à parler explicitement de la Théologie indienne au cours de la Conférence.

“Ceci dit, nous croyons que la présente célébration de la 5ème Conférence Générale à Aparecida doit être un moment-clé qui nous porte à assumer des défis et des positions concrètes:”.... Préoccupation pour les pauvres et les indigènes: l’option pour les pauvres, option évangélique et, par le fait, sans retour et irrévocable, continue d’être un impératif catégorique de notre pastorale, à partir d’ une théologie du Dieu que s’émeut pour son peuple et opte radicalement dans la personne de Jésus pour une libération de tout ce qui l’empêche d’être et de vivre pleinement sa dignité de fils et fille de Dieu. Nous avons dit en d’autres occasions que les indigènes sont les "plus pauvres d’entre les pauvres" et il n’y a pas le moindre doute à ce sujet. Nous ne voulons pas être opportunistes, mais nous ne pouvons pas rester sur la touche, quand il est question de la vie et de la lutte des peuples originaires du Continent, lutte pour leur dignité, pour leur identité, pour leur territoire. Et, dans ce domaine, il devient nécessaire, comme on l’a fait au CELAM avec l’appui du Saint Siège, de poursuivre l’étude de la Théologie indienne, afin d’éclaircir, d’accueillir et de mettre en valeur les cadres culturels et religieux qui peuvent servir à évangéliser, en accueillant les "semences de la Parole" présentes dans ces peuples".

Un autre grand défenseur de la Théologie indienne à Aparecida a été Mgr Felipe Arizmendi Esquivel, évêque de San Cristóbal de las Casas, responsable de la Pastorale indigène au CELAM et à la Conférence Episcopale mexicaine. Il a été réellement le pilier incontournable de la défense de la cause indigène et de la Théologie indienne à la 5ème Conférence; en présentant à l’assemlée les données statistiques de la population indigène du Continent, le diagnostic de la réalité sociale et ecclésiale des indigènes, l’émergence actuelle de ce secteur; il a parlé des dialogues réalisés entre les Conférences nationales et le CELAM sur la Théologie indienne, en signalant à ses collègues évêques que “un consensus prend force pour considérer comme “théologie” ce qui s’appelle “Théologie indienne” et en prenant argument de la nécessité “de prêter l’oreille sans préjugé à ses contenus, de faire le compte de ses succès, de ses difficultés et déficiences”

Nul doute que ces interventions aient joué le rôle principal pour obtenir quelque chose de réellement inespéré : que le Pape fasse une espèce de rectification des premières paroles qu’il avait prononcées à Aparecida, cette fois en déclarant le 23 mai à Rome:

“Certes la mémoire d’un passé glorieux ne peut faire ignorer les ombres qui ont accompagné l’œuvre d’évangélisation du Continent latino-américain: il n’est pas possible d’oublier les souffrances et les injustices infligées par les colons aux populations indigènes, souvent piétinées dans leurs droits humains fondamentaux. Mais la mention obligatoire de ces crimes injustifiables – par ailleurs déjà condamnés à l’époque par des missionnaires comme Bartolomé de las Casas et par des théologiens comme Francisco de Vitoria, de l’Université de Salamanque – ne doit pas empêcher de reconnaître avec gratitude l’œuvre admirable qu’a réalisée la grâce divine dans ces populations au long de ces siècles”.

Un deuxième succès des défenseurs des indigènes a été que dans la rédaction initiale du document préliminaire d’Aparecida on a introduit le terme Théologie indienne à la demande explicite de plusieurs évêques; mais on n’a pas pu le maintenir sur la trajectoire ultérieure du document pour une question de pure procédure canonique. Et c’est que, – selon ce que m’a expliqué, en privé, le Cardinal Levada, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi -, même si dans l’ensemble du processus du dialogue intraecclésial on a conclu que l’on ne doit pas refuser le nom de véritable “théologie” à la pensée religieuse indigène, le Saint Siège, qui est la suprême instance de l’Église, ne s’est pas encore prononcé à ce sujet; de telle sorte qu’il ne convient pas d’utiliser officiellement le terme dans des documents du Magistère, aussi longtemps que Rome n’a pas donné cette aprobation. Ce qui ne signifie pas qu’on ait condamné la Théologie indienne. Seulement on doit attendre que le temps soit venu.

Ce que les indigènes n’ont pas obtenu à Aparecida

Nous étions trop optimistes, nous étions nombreux à croire qu’Aparecida ratifierait l’usage ecclésiastique de l’expression Théologie indienne, en raison du consensus obtenu par le dialogue institutionnel qui a commencé en 1999 dans le cadre de plusieurs Conférences Épiscopales d’Amérique Latine, avec le Conseil Episcopal latino-américain (CELAM), et avec des membres et des experts de la Curie Romaine, dialogue où les doutes, les malentendus et les soupçons non résolus ont été franchement élucidés et ont reçu des réponses adéquates et suffisantes pour que l’on considère ces difficultés comme classées. Nous pensions que le nettoyage ou purification que les sœurs mazatèques ont appliqué dans la Basilique de Guadalupe au Pape Jean Paul 2 en 2002 avait eu son effet dans toute l’Église comme une espèce d’exorcisme qui expulserait les mauvais esprits introduits dans l’institution ecclésiastique. Mais il n’en a pas été ainsi. Dans certains secteurs ecclésiastiques puissants persiste l’esprit de crainte et de prévention en ce qui touche les implications de l’acculturation de l’Evangile, de l’Église, des ministères sacrés, de la liturgie, de la réflexion théologique en monde indigène. Ils se font encore beaucoup de souci quand il est question d’Église autochtone, de Diaconat indigène, de Théologie indienne, car tout cela revient selon eux à introduire des modèles ecclésiologiques étrangers ou à mettre en œuvre des plans audacieux qui mettraient en péril l’intégrité de la foi chrétienne ou l’unité de l’Église. C’est ce que beaucoup d’entre nous ont perçu, en témoigne la lettre ordonnant la suspension de nouvelles ordinations de diacres indigènes, lettre envoyée par le Cardinal Arinze à Mgr Felipe Arizmendi

Cette ambiance de doutes, de soupçons et de préjugés est ce qui a fait le plus obstacle à la discussion des questions indigènes à Aparecida car, après de larges débats dans les commissions et dans les assemlées générales de la Conférence, où les défenseurs de la cause indienne ont obtenu, sur la base d’argumentations solides, que la pastorale indigène, qui incluait la Théologie indienne, se soit immédiatement et progressivement taillé une place dans l’élaboration du document, le terme Théologie indienne a été retiré en chemin. Et les 17 présidents de Conférences épiscopales présents au moment de la discussion finale durent signer une demande expresse pour qu’on remette sur le tapis et qu’on débatte explicitement de son inclusion, ce qui a conduit à un fait inédit dans notre Église. Après avoir pris connaissance de l’opposition du Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autorité suprême, le président de l’assemlée a proposé un vote individuel sur cette affaire, et le rédultat fut de 59 voix en faveur de l’usage du terme “Théologie indienne”. dans l’Église et 63 voix contre son usage officiel pour le moment. La différence fut minime et témoigne d’un nouveau moment épiscopal, qui fait prévoir jusqu’où peuvent aller nos pasteurs pour défendre ce qu’ils estiment comme valide et légitime dans la vie ecclésiale. La raison pour laquelle nous n’avons pas gagné cette bataille, nous la trouvons dans la position de ceux qui dans l’Église ne comprennent pas ou combattent la perspective indigène parce qu’ils la considèrent comme dangereuse, idéologisée ou en marge de l’orthodoxie chrétienne. En conséquence, ils ont agi à Aparecida pour bloquer ou minimiser la voix indigène ou celle des défenseurs des indigènes, en dressant des épouvantails qui n’ont d’existence que dans les esprits peureux et chargés de préjugés. Bien avant Aparecida des groupes ultraconservateurs, épaulés à coup sûr par des instances ecclésiastiques puissantes, se sont employés à diffuser l’idée que nous les indigènes et indigénistes, dans une espèce de complot malveillant, nous préparions un “assaut conre la 5ème Conférence”. Ce sont les mêmes que ont inspiré et applaudi la “Notification” affectant le théologien Jon Sobrino pour les insuffisances supposées de sa théologie en ce qui concerne la foi en Jésus-Christ.

En novembre 2004 a été distribué de manière anonyme, sans signature ni adresse précise des auteurs, mais avec le logotype du CELAM au dos, et à la fin la mention d’un non identifié Regroupement laïc “Lumen Gentium” de Zapopan, Jalisco, Mexique, une notice intitulée: “La dissidence des théologiens de la libération resurgit. Gestation de l’assaut contre la 5ème CELAM”.

A partir d’une lecture totalement biaisée des faits qui ont marqué la vie de l’Église latino-américaine après le Concile Vatican 2, les auteurs de la notice en question concluent que au lieu des “travailleurs pour la moisson en Amérique Latine”, sollicités par le Pape Pie 12, sont venus des “semeurs de zizanie”, qui ont produit d’abord la “théologie de la libération” et maintenant la “théologie indienne”, toutes deux “d’extraction marxiste”.

La notice dresse une longue liste de “semeurs de zizanie”, où les auteurs rangent les évêques, théologiens, experts et assesseurs de tout le continent qui, selon eux, directement ou indirectement, ont contribué aux “fruits amers du Concile”, à l’introduction des “vapeurs sataniques” dans l’Église, à la création d’une “nouvelle secte”, “l’Église Populaire”, qui nous a conduits au “tragique processus de l’obscurcissement de la foi et à l’altération de l’authentique évangélisation”.

Les auteurs du pamphlet fixent leur atention sur la figure de Mgr Samuel Ruiz García, évêque émérite de San Cristóbal de las Casas, à qui ils attribuent le “troc des sujets” consistant à remplacer théologie de la libération par théologie indienne, Église populaire par Église autochtone, qui apporte avec elle le diaconat indigène et le sacerdoce marié des indigènes.

Selon les auteurs de la notice, l’espoir de voir rectifier les positions de Mgr Samuel Ruiz s’est porté sur le coadjuteur, Mgr Raúl Vera O.P. Mais celui-ci “a subi très vite la remodélation intellectuelle, qui l’a converti en dissident”. De telle façon que, une fois déplacés* les deux, le nouvel évêque de San Cristóbal, Don Felipe Arizmendi Esquivel, devrait être le vrai redresseur, mais, selon le dit “Regroupement laïc”, il s’est révélé pire que ses prédécesseurs, car il persiste à “tirer de l’isolement et à répandre le projet de Théologie indienne et d’Église autochtone, dans sa condition de président de la Commission épiscopale de la Pastorale indigène à la Conférence des Evêques Mexicains, et de responsable de la Section de Pastorale indigène du Département Vie et Culture du CELAM”. Aussi la conclusion qu’ils en tirent est que: “Ainsi, ce qui en octobre 2003 paraissait limité au cas des diocèses de San Cristóbal de las Casas et de Riobamba, Equateur, maintenant s’étend comme une explosion inattendue à beaucoup de diocèses du Mexique et d’Amérique Centrale avec l’intention de mettre la main sur les conclusions des quatre ‘réunions régionales’ du CELAM”; pour eux, ces supposées manigances sont clairement les métastases de ce qu’ils appellent “l’assaut à la 5ème CELAM”.

Des membres de ce secteur ultraconservateur de l’Église se sont présentés à Aparecida et ont prétendu forcer les choses dans le sens de la disqualification aussi bien de la Théologie de la Libération que d’autres théologies émergentes d’Amérique Latine, y compris la Théologie indienne. Mais ils ne l’ont pas obtenu; leur score maximum a été, au niveau de la rédaction, d’introduire des nuances dans les apports des défenseurs de la cause indienne, en disant, par exemple, que les indigènes “se trouvent être à la racine pramière de l’identité latino-américaine et des Caraïbes” (DA 88) au lieu d’écrire qu’ils sont la racine première du Continent; ou ailleurs que “les cultures indigènes se caractérisent surtout par leur attachement profond à la terre, par la vie communautaire et par une certaine recherche de Dieu” (DA 54) au lieu de signaler qu’ils se caractérisent par un sens religieux profond.

Ce sont aussi des membres de ce secteur qui ont mis dans le paragraphe 10.8 le titre “Intégration des indigènes” au lieu de ‘incorporation’ ou un autre terme qui aurait montré que l’Église va plus loin que les programmes gouvernementaux intégrationnistes du passé, où on a considéré que nous, les indiens, nous allons mal parce que nous nous trouvons en dehors de la société environnante, qui est celle qui a les biens de l’humanité et de l’Église.

Ce sont les mêmes secteurs qui, pendant les débats à Aparecida, amenèrent l’une ou l’autre fois des principes de la foi chrétienne comme “Jésus-Christ, unique chemin” ou “`Hors de l’Église pas de salut” avec une lecture rigoriste et fondamentaliste qui annulerait toute diversité théologique car, selon eux, il n’y a rien à ajouter à ce qu’on a jusque maintenant dans l’Église Catholique. On trouve des échos de ce débat dans plusieurs numéros d’Aparecida comme le 95 et le 531.

Selon moi, ce sont aussi eux qui sont intervenus pour que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, la Commision Pontificale pour l’Amérique Latine, CAL, et le CELAM, que se sont réunis en septembre 2007, après Aparecida, ne prennent pas la décision d’approuver l’usage du terme ‘Théologie indienne’ dans l’Église. Ces groupes ont certainement de l’influence et réussissent à entraver le processus, mais ils n’obtiennent pas la condamnation de la Théologie indienne; car la décision prise en septembre 2007 au niveau de l’institution est que le dialogue se maintiendra et se renforcera, que ce soit sur les contenus, sur la méthodologie et sur les implications de la Théologie indienne dans l’Église. Et alors nous continuerons à offrir aux sœurs et aux frères dans la foi le meilleur de ce que nous avons, nous, les peuples indigènes.

Ce que les indigènes ont obtenu à Aparecida

Nous, les indigènes, nous avons obtenu à Aparecida beaucoup de choses qui du reste ont déjà été signalées. En premier lieu nous étions physiquement et moralement à Aparecida en la personne de plusieurs délégués indigènes officiels de leurs Conférences épiscopales respectives; en la personne d’évêques défenseurs de la cause indienne, de théologiennes et théologiens solidaires de l’Indo-Amérique; et de sœurs et frères indigènes qui se sont exprimés par divers moyens à l’extérieur de l’assemlée et ont réussi à influencer beaucoup d’évêques. La présence indigène a été notoire et significative.

Les ennemis de la cause indienne n’ont pas réussi à nous faire taire ni à nous condamner, même s’il y a eu des tentatives dans ce sens. C’est tout le contraire qui s’est produit: nous avons obtenu à Aparecida la sympathie, le rapprochement et le dialogue. Peu à peu, nous avons pu comme Juan Diego offrir nos fleurs cueillies sur le Tepeyac, et nous avons obtenu que théologiens et évêques de la conférence d’Aparecida se sensibilisent et s’ouvrent à notre cause. Avec l’aide de théologiennes et de théologiens amis nous avons mis en forme des apports et des points de vue indigènes, solidement argumentés et exprimés de façon adéquate, qui ont circulé tels quels dans tous les lieux de débat. Tous ont pu entendre la parole et percevoir la perspective indigène et ils les ont prises en compte dans leurs décisions. Ce n’est pas par hasard qu’en fin de compte la voix indigène a eu un vaste écho à la Conférence. Grâce à l’effort coordonné de ceux du dedans avec ceux de l’extérieur on a obtenu que pratiquement tous les travaux préliminaires de la Pastorale indigène latinoaméricaine reçoivent un aval et soient incorporés dans le document final, même si certains de ces travaux y ont été nuancés.

Certes tout cela est l’œuvre de l’Esprit de Dieu, mais les médiations humaines qui ont rendu tout cela possible ou qui l’ont facilité méritent la reconnaissance de nos sœurs et de nos frères indigènes du Continent, pour le travail qu’elles ont réalisé.

Paroles d’Aparecida sur les indigènes

Nous pouvons dire que le document officiel d’Aparecida, dans la forme qu’il a prise, ressemble aux costumes typiques de nos peuples, et qu’en lui, en plus du coloris multicolore, on reconnaît les nombreuses mains qui l’ont confeccionné. Le fil spécial de la perspective indigène est assez reconnaissable non seulement quand il s’agit de sujets de contenu nettement indigène, mais par le fait qu’il a su introduire dans d’autres sujets la perspective indigène. Aussi peut-on en faire une lecture continue et y noter son importance et sa force dans tout l’ensemble. C’est ce que je vais faire maintenant, en relevant les mots ou phrases qui se rapportent aux indigènes et dans lesquels nous nous reconnaissons le mieux, pour en avoir été nous mêmes les auteurs à Aparecida.

Du fait que la manière de faire collective d’Aparecida ait permis la conjonction de beaucoup de mains, l’intervention des indigènes et de leurs alliés ecclésiastiques a été possible et c’est pourquoi notre apport transparaît dans le document final malgré les nuances que d’autres secteurs ont introduites pendant les débats et dans les révisions ultérieures. Nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, qu’Aparecida a accueilli le principal de la voix indigène et le meilleur des travaux de la pastorale indigène, qui a pris forme dans le cheminement persévérant des indigènes et des pasteurs qui s’identifient avec notre cause. En ce sens on peut validement soutenir que nous qui avons présenté à Aparecida la perspective indigène, même si nous n’avons pas obtenu Tout ce que aurions voulu, nous avons fait du bon travail et nous avons gagné beaucoup de terrain. D’abord, on ne nous a pas fait taire, on ne nous a pas renvoyés en touche, on n’a pas manipulé notre voix; et, deuxièmement, nous avons obtenu qu’on perçoive l’importance de notre réalité et de notre lutte, que l’on saisisse la taille des exigences qui surgissent de notre réalité pour l’action missionnaire et pastorale de l’Église, et aussi pour qu’on se rende compte de`ce qui manque à l’institution pour la compréhension, l’estime et la pleine incorporation des indigènes dans l’Église. Les textes d’Aparecida qui se rapportent à nous en font foi. Aussi je les transcris ici simplement sans plus de commentaires, en détachant ce que je considère comme étant l’écho de notre voix indigène.

Dès l’inauguration le Pape Benoît XVI a mis sur le tapis des sujets et des modes de caractère indigène quand  il a signalé ce qui suit:

“L’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique Latine et des Caraïbes a signifié qu’ils reconnaissaient et accueillaient le Christ, le Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le savoir, cherchaient dans leurs riches traditions religieuses... L’Esprit Saint est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposés en elles, en les orientant ainsi par les chemins de l’Evangile... Les cultures authentiques ne sont pas fermées sur elles-mêmes ni pétrifiées à une étape déterminée de l’histoire, mais elles sont ouvertes,bien plus, elles cherchent la rencontre avec d’autres cultures, elles espèrent atteindre l’universalité dans la rencontre et le dialogue avec d’autres formes de vie et avec les éléments qui peuvent conduire à une nouvelle synthèse dans laquelle est toujours respectée la diversité des expressions et de leur réalisation culturelle concrète…”

“La réponse désirée dans le cœur des cultures est ce qui leur donne leur identité ultime, donnant à l’humanité son unité et respectant en même temps la richesse des diversités, en ouvrant tous les êtres à la croissance vers la véritable humanisation, dans l’authentique progrès. Le Verbe de Dieu, en se faisant chair en Jésus-Christ, s’est fait aussi histoire et culture.” ….

“La sagesse des peuples originaires les a conduits heureusement à former une synthèse entre leurs cultures et la foi chrétienne que les missionnaires leur offraient. C’est ainsi qu´est née la riche et profonde religiosité populaire, dans laquelle apparaît l’âme des peuples latino-américains… Tout cela a formé la grande mosaïque de la religiosité populaire qui est le précieux trésor de l’Église Catholique en Amérique Latine, et qu’elle doit protéger, promouvoir et, dans la mesure du nécessaire, également purifier” (Benoït 16, discours inaugural).

“L’Evangile est arrivé sur nos terres lors d’une tragique et inégale rencontre de peuples et de cultures. Les “semences du Verbe” (Cf. Puebla, 401), présentes dans les cultures autochtones, ont permis à nos frères indigènes de rencontrer dans l’Evangile des réponses vitales à leurs aspirations les plus profondes: “Le Christ est le Sauveur auquel ils aspiraient en silence” (BENOÎT 16, discours Inaugural de la 5° Conférence, Aparecida, n.1. On le citera comme DI). La visite de Notre Dame de Guadalupe a été un événement décisif pour l’annonce et la reconnaissance de son Fils, la pédagogie et le signe de l’acculturation de la Foi, la manifestation et l’impulsion missionnaire renouvelée de la propagation de l’Evangile (Cf. Saint Domingue 15).” (DA 4).

“La richesse et la diversité culturelle des peuples d’Amérique Latine et des Caraïbes sont évidentes. Il existe dans notre région diverses cultures indigènes, afroaméricaines, métisses, paysannes, urbaines et suburbaines. Les cultures indigènes se caractérisent surtout par leur attachement profond à la terre et par la vie comunautaire, et par une certaine recherche de Dieu.” (DA 56).

“Ceci devrait nous conduire à contempler les visages de ceux qui souffrent. Parmi eux, se trouvent les communautés indigènes et afroaméricaines, qui, en de multiples occasions, ne sont pas traitées avec dignité et égalité de conditions.” (DA 65).

“Avec la présence plus combative de la société civile et l’irruption de nouveaux acteurs sociaux, comme sont les indigènes, les afroaméricains, les femmes, les professionnels, une classe moyenne en expansion et les secteurs marginalisés en cours d’organisation, on voit se renforcer la démocratie participative, et se créer de grands espaces de participation politique. Ces groupes prennent conscience du pouvoir qu’ils ont entre leurs mains et de la possibilité de générer des changements importants pour le succès de politiques publiques plus justes, qui renversent les situations d’exclusion qui sont les leurs.” (DA 75).

“Les indigènes constituent la population la plus ancienne du Continent. Ils se trouvent à la racine première de l’identité latinoaméricaine et caribéenne... Avec tous ces groupes et leurs cultures respectives s’est formé le métissage qui est la base sociale et culturelle de nos peuples latino-américains et caribéens.” (DA 88).

“Indigènes et afroaméricains apparaissent surtout comme “des autres” différents, qui exigent respect et reconnaissance identitaire. La société tend à les dédaigner, et á méconnaître leur différence. Leur situation sociale est marquée par l’exclusion et la pauvreté. L’Église accompagne les indigènes et les afroaméricains dans les luttes pour leurs droits légitimes.” (DA 89).

“Aujourd’hui, les peuples indigènes et afros sont menacés dans leur existence physique, culturelle et spirituelle; dans leurs modes de vie; dans leurs identités; dans leur diversité; dans leurs territoires et leurs projets. Certaines communautés indigènes se trouvent hors de leurs terres qui ont été envahies et dégradées, ou n’ont pas assez de terres pour développer leurs cultures. Elles subissent de graves attaques contre leur identité et leur survie, car la mondialisation économique et culturelle met en péril leur existence comme peuples différents. Leur transformation culturelle progressive provoque la rapide disparition de certaines langues et cultures. La migration, imposée par la pauvreté, les influence profondément dans le sens du changement de coutumes, de relations et même de religion”. (DA 90).

“Les indigènes et afroaméricains se lèvent maintenant dans la Société et dans l’Église. Voilà un “kairos” (moment propice) pour approfondir la rencontre de l’Église avec ces secteurs humains qui exigent la pleine reconnaissance de leurs droits individuels et collectifs, d’être pris en compte dans la catholicité avec leur cosmovision, leurs valeurs et leurs identités particulières, pour vivre une nouvelle Pentecôte ecclésiale.” (DA 91).

“Déjà, à Saint-Domingue(1992), nous les pasteurs reconnaissions que “les peuples indigènes cultivent des valeurs humaines de grande signification” (SD 245); valeurs que “l’Église défend... contre la force écrasante des structures de péché évidentes de la société moderne” (SD 243); “ils sont en possession d’innombrables richesses culturelles, qui sont à la base de notre identité actuelle” (Message de la 4° Conférence aux peuples d’Amérique Latine et des Caraïbes, 38); et, selon une perspectiva de Foi, “ces valeurs et ces convictions sont le fruit des ‘semences du Verbe’, qui étaient déjà présentes et à l’œuvre chez leurs ancêtres (SD 245.” (DA 92).

“Entre autres on peut signaler: “Sensibilité à l’action de Dieu dans la croissance des fruits de la terre, sens du caractère sacré de la vie humaine, estime de la famille, sens de la solidarité et coresponsabilité dans le travail en commun, importance du cultuel, croyance en une vie dans l’au-delà” (Ibid., 17). Actuellement, le peuple a enrichi largement ces valeurs avec l’évangélisation, et les a fait éclore dans de multiples formes authentiquement religieuses.” (DA 93).

“Comme Église qui assume la cause des pauvres, nous encourageons la participation des indigènes et des afroaméricains à la vie ecclésiale. Nous mettons notre espoir dans le processus d’acculturation suivi à la lumière du Magistère. On accordera la priorité aux traductions catholiques de la Bible et des textes liturgiques dans leurs langues. Il est également nécessaire de promouvoir davantage dans ces cultures les vocations et les ministères ordonnés.” (DA 94).

“Servir pastoralement la plénitude de vie des peuples indigènes exige d’annoncer Jésus-Christ et la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, de dénoncer les situations de péché, les structures de mort, la violence et les injustices intérieures et extérieures, de fomenter le dialogue interculturel, interreligieux et œcuménique. Jésus-Christ est la plénitude de la révélation pour tous les peuples, le fondement et le centre de référence pour discerner les valeurs et les déficiences de toutes les cultures, y compris les cultures indigènes. Aussi le plus grand trésor que nous puissions leur offrir est qu’ils parviennent à la rencontre avec Jésus-Christ ressuscité, Notre Sauveur. Les indigènes qui déjà ont reçu l’evangile sont appelés, comme disciples et missionnaires de Jésus-Christ, à vivre avec une joie imtense leur réalité chrétienne, à rendre compte de leur foi au milieu de leurs communautés et à collaborer activement à ce qu’aucun peuple indigène d’Amérique Latine ne renie sa foi chrétienne, mais que, au contraire, tous sentent que dans le Christ ils rencontrent le sens plénier de leur existence.” (DA 95).

“Dans certains cas, il reste une certaine mentalité et un certain regard de moindre respect des indigènes et des afroaméricains. De façon que la décolonisation des mentalités et du savoir, la récupération de la mémoire historique, le renforcement des espaces culturels et des relations interculturelles, sont des conditions pour l’affirmation de la pleine citoyenneté de ces peuples.” (DA 96).

“Les efforts pastoraux orientés vers la rencontre avec Jésus-Christ vivant ont donné et continuent de donner des  fruits. Entre autres, nous soulignonss les suivants: …

b) Des efforts ont été faits pour acculturer la liturgie chez les peuples indigènes et afroaméricains.” (DA 99).

“Nous sommes reconnaissants pour la vitalité donnée à l’Église qui est en pélerinage en Amérique Latine et dans les Caraïbes, son option pour les pauvres, leurs parroisses, leurs communautés, leurs associations, leurs mouvements ecclésiaux, les nouvelles communautés et leurs multiples services sociaux et éducatifs. Nous louons le Seigneur parce qu’il a fait de ce Continent un espace de communion et de communication de peuples et cultures indigènes. Nous sommes également reconnaissants pour la combativité que sont en train d’acquérir des secteurs qui ont été déplacés: femmes, indigènes…“ (DA 128).

“Les jeunes provenant de familles pauvres ou de groupes indigènes ont besoin d’une formation acculturée, c’est-à-dire, doivent recevoir, en vue de leur futur ministère, la formation théologique et spirituelle qui convient, sans que cela leur fasse perdre leurs racines et que, de cette manière, ils puissent être des évangélisateurs proches de leurs peuples et cultures (Cf. EAm 40; RM 54; PDV 32; Congrégation pour le Clergé, Directoire, n.15.).“ (DA 325).

“La mondialisation fait apparaître, dans nos populations, de nouveaux visages de pauvres. Avec une attention spéciale et en continuité avec les Conférences Générales antérieures, nous portons notre regard sur les visages des nouveaux exclus: les migrants, les victimes de la violence, les déplacés et les réfugiés, … les adultes, enfants et fillettes qui sont victimes de la prostitution, de la pornographie et de la violence ou du travail infantile, les femmes maltraitées, victimes de l’exclusion et du trafic en vue de l’exploitation sexuelle, les personnes de capacités différentes, les grands groupes de chômeurs/euses, les exclus pour cause d’analphabétisme technologique, les personnes qui vivent dans la rue en grande ville, les indigènes et afroaméricains, les paysans sans terre et les mineurs. L’Église, avec sa Pastorale Sociale, doit accueillir et acompagner ces personnes exclues et le faire dans les milieux correspondants.” (DA 402).

“Dans l’actualité de l’Amérique Latine et des Caraïbes, il est urgent d’écouter la clameur, si souvent étouffée, de femmes qui sont soumises à de nombreuses formes d’exclusion et de violence de toutes les manières et dans toutes les étapes de leur vie. Parmi elles, les femmes pauvres, indigènes et afroaméricaines ont subi une double marginalisation. Il est urgent que toutes les femmes puissent participer pleinement à la vie ecclésiale, familiale, culturelle, sociale et économique, au moyen de l’aménagement de lieux et de structures qui favorisent une plus grande inclusion.” (DA 454).

“L’Église est reconnaissante à tous ceux qui s’occupent de la défense de la vie et du milieu ambiant. On doit attribuer une particulière importance à la destruction actuelle de l’écologie humaine, plus grave que jamais (JEAN PAUL 2, Centesimus annus, n. 38). L’Église se fait proche des paysans qui avec amour et générosité travaillent durement la terre pour assurer, parfois dans des conditions extrêmement difficiles, le maintien de leurs familles, et pour fournir les fruits de la terre à tous. Elle apprécie spécialement les indigènes pour leur respect de la nature et l’amour porté à la terre mère comme source d’alimentation, maison commune et autel du partage humain.” (DA 472).

“Les richesses naturelles de l’Amérique Latine et des Caraïbes subissent aujourd’hui une exploitation irrationnelle qui laisse des traces de dilapidation, et même de mort, dans toute cette région du monde. Dans tout ce processus, une énorme responsabilité retombe sur l’actuel modèle économique qui privilégie le goût démesuré de la richesse, par-dessus la vie des personnes et des peuples, et par dessus un respect raisonnable de la nature. La dévastation de nos forêts et de la biodiversité sous l’effet de ce comportement déprédatoire et égoïste met en jeu la responsabilité morale de ceux qui y poussent, parce qu’elle met en danger la vie de millions de personnes et spécialement l’habitat des paysans et des indigènes, qui sont rejetés vers les terres de montagne, et vers les grandes villes où ils vivent entassés dans les ceintures de misère.” (DA 473).

“Comme disciples de Jésus-Christ, incarné dans la vie de tous les peuples, nous découvrons et reconnaissons par la foi les “semences du Verbe” (Cf. Saint-Domingue 245) présentes dans les traditions et cultures des peuples indigènes d’Amérique Latine. Chez eux nous apprécions le profond sens comunautaire de la Vie, présente dans toute la création, dans l’existence quotidienne et dans l’expérience religieuse millénaire qui dynamise leurs cultures, laquelle atteint sa plénitude dans la révélation du vrai visage de Dieu en Jésus-Christ.“ (DA 529).

“Comme disciples et missionnaires au service de la Vie, nous accompagnons les peuples indigènes et originaires dans le renforcement de leurs identités et de leurs organisations propres, dans la défense du territoire, dans une éducation interculturelle bilingue et la défense de leurs droits. Nous nous engageons aussi à former dans la société une conscience de la réalité indigène et de ses valeurs, par les moyens de comunication sociale et dans d’autres milieux d’opinion. A partir des principes de l’Evangile nous appuyons la dénonciation de comportements contraires à la plénitude de vie de nos peuples originaires, et nous nous engageons à continuer l’œuvre d’évangélisation des indigènes, ainsi qu’à fournir les apprentissages éducatifs et professionnels avec les transformations culturelles que cela implique.” (DA 530).

“L’Église sera attentive face aux tentatives visant à déraciner la foi catholique des communautés indigènes, ce qui les laisserait sans défense et dans la confusion face aux attaques des idéologies et de certains groupes aliénants, ce qui attenterait au bien de ces communautés.” (DA 531).

“ Seigneur, reste auprès de ceux qui dans nos sociétés sont les plus vulnérables; reste auprès des pauvres et des humbles, des indigènes et des afroaméricains, qui n’ont pas toujours rencontré de lieux et d’appui pour exprimer la richesse de leur culture et faire valoir la sagesse de leur identité particulière. O bon Pasteur, reste auprès de nos vieux et de nos malades! Fortifie-les tous dans leur foi pour qu’ils soient tes disciples et missionnaires! (DI)”. (DA 554).

“Nous nous engageons à défendre les plus faibles, spécialement les enfants, les malades, les handicapés, les  jeunes en situation de risque, les vieux, les prisonniers, les migrants. Nous veillons au respect du droit qu’ont les peuples de défendre et promouvoir “les valeurs qui existent sous-jacentes dans toutes les couches sociales, spécialement chez les peuples indigènes” (Benoït 16, discours à l’aéroport, 4). Nous voulons contribuer à garantir des conditions de vie digne: santé, alimentation, éducation, toit et travail pour tous.

Nous espérons…

dans un effort renouvelé maintenir notre option préférentielle et évangélique pour les pauvres… mettre en valeur et faire respecter nos peuples indigènes et descendants d’africains.” (MESSAJE FINAL DE LA 5° CONFÉRENCE)

Réflexions finales

Certainement la cause indigène, à niveau civil et religieux, s’est renforcée à l’occasion d’Aparecida, et la Théologie indienne dans ses diverses modalités subsistera après Aparecida, parce qu’elle répond aux besoins vitaux de nos peuples et ne dépend pas simplement de la conjoncture ecclésiale:

A) Dans sa forme la plus radicalement autonome, la Théologie indienne-indienne, qui est partie integrante de l’expérience de Dieu héritée des ancêtres et qui est liée à des cosmovisions indigènes préhispaniques de la divinité, continuera sa marche, favorisée ou attaquée par l’institution ecclésiastique. Et la raison en est qu’il y a des frères indigènes qui, même s’ils ne sont pas la majorité, réclament pour les communautés le droit à une liberté religieuse en marge du Christianisme et des Églises, pour qu’elles puissent maintenir leurs centres cérémoniels, renforcer le respect de leurs leaders religieux, donner toute leur ampleur et leur profondeur à leurs expressions spirituelles. Ces frères indigènes, nous qui suivons le Christ, nous devons les respecter, il faut établir avec eux un dialogue interreligieux, parce que le Dieu indigène ne doit pas être brouillé avec le Dieu chrétien, puisque c’est le même Dieu dans les deux orientations religieuses. “Notre service pastoral de la plénitude de vie des peuples indigènes exige .. qu’on incite au dialogue interculturel, interreligieux et œcuménique.” (DA 95).

B) Avec sa concrétion de Théologie indienne chrétienne, liée à diverses dénominations du Christianisme, il manque encore un dialogue et une collaboration œcuménique pour défaire les nœuds de l’incompréhension et du rejet, et ainsi chercher, sans appauvrissement de la diversité théologique, une Unité de foi en Jésus-Christ, en laquelle la perspective indigène apporte des aspects inconnus du vécu et de l’expression de la même Foi. “Les indigènes qui ont déjà reçu l’Evangile sont appelés, comme disciples et missionnaires de Jésus-Christ, à vivre avec une joie imtense leur réalité chrétienne, à rendre compte de leur foi au milieu de leurs communautés et à travailler en commun activement pour qu’aucun peuple indigène d’Amérique Latine ne renie sa foi chrétienne, mais que, au contraire, tous sentent que dans le Christ ils rencontrent le sens plénier de leur existence.” (DA 95).

C) En son expression de Théologie indienne Catholique, elle continuera sa lutte pour la reconnaissance dans le concert des voix théologiques qui existent dans notre Église. Sans dévaluer l’identité catholique déjà assumée par une grande partie de la population indigène, la Théologie indienne devra se charger de la tâche de systèmatiser ses propositions dans des cadres reconnus par l’Institution et aussi la tâche de défendre sa différence ou sa spécificité dans le sens où cela ne détruit pas l’unité et l’integrité de la foi catholique ni ne pousse au sectarisme. “Actuellement les indigènes et les afroaméricains se lèvent dans la Société et dans l’Église. Voilà un “kairos” (moment propice) pour approfondir la rencontre de l’Église avec ces secteurs humains qui exigent la pleine reconnaissance de leurs droits individuels et collectifs, d’être pris en compte dans la catholicité avec leur cosmovision, leurs valeurs et leurs identités particulières, pour vivre une nouvelle Pentecôte ecclésiale.” (DA 91).

Si après Aparecida nous voyons ainsi les choses, nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que certainement cet événement ecclésial a été un “Kairos” de grâce, un moment d’irruption salvatrice de Dieu dans notre histoire, qu’au moyen d’instruments humains marqués par des préoccupations, des idéologies et jusque des sentiments opposés, Il a parlé de beaucoup de manières à tous les fidèles chrétiens pour nous rappeler qu’Il nous aime immensément et sans mérite de notre part, et qu’Il nous a bénis de toutes sortes de bénédictions dans la personne du Christ. Et Il nous a appelés à être des instruments de son Royaume d’amour, de justice et de paix, mais surtout de vie en abondance. Notre grande dignité et notre tâche sublime est d’être disciples du Seigneur envoyés avec le trésor de l’Evangile à un monde marqué par le péché et par de grands changements qui affectent profondément la vie de nos peuples. L’Église doit accomplir sa mission en suivant les pas de Jésus et en adoptant Ses comportements, pour annoncer l’Évangile de la paix sans bourse ni besace, sans mettre sa confiance dans l’argent ni dans le pouvoir mondain. Elle est au service de tous les êtres humains, fils et filles de Dieu. Dans la joie de la Foi, nous avons été envoyés comme missionnaires pour proclamer l’Évangile de Jésus-Christ et, en Lui, la bonne nouvelle de la dignité humaine de la vie, de la famille, du travail, de la science et de la solidarité avec la création. Face aux structures de mort, Jésus rend présente la plénitude de vie. “Moi, je suis venu pour que les gens aient la vie qu’ils l’aient en abondance” (Jean 10,10).

Nous, les peuples indigènes, avec nos valeurs et nos problèmes, avec nos préoccupations et nos luttes pour la vie, nous occupons une place importante dans l’Église. Nous sommes, par notre baptême, une partie d’elle et des disciples qui ont été envoyés par le Seigneur pour contribuer au salut du monde. Dans l’Église on nous offre reconnaissance, solidarité et appui pour résoudre nos problèmes et pour atteindre nos aspirations culturelles, qui ont à voir avec la plénitude de vie promise par Notre Seigneur Jésus-Christ et rêvée par nos ancêtres.

En conséquence la conclusion finale, que nous pouvons tirer dans ces circonstances, est que les épines qu’il y a eu indubitablement dans cette milpa (champ de maïs) d’Aparecida et qui ne sont pas disparues de l’Église, ne seront pas suffisantes pour étouffer la floraison précieuse, magnifique et odoriférente (Nican Mopohua : récits des apparitions de Nuestra Señora de Guadalupe) que l’Esprit de Dieu fait croître pour la Gloire divine et la Vie humaine (“Gloria Dei, vivens homo”: Saint Irénée). Sans que nous l’ayons cherché, ces fleurs parmi les plus belles, et aussi quelques épines ont quelque chose à voir avec nous les indigènes du Continent, et nous interpellent tous pour maintenir avec fermeté et dans l’espérance la lutte que avons reprise de nos ancêtres afin d’ouvrir dans la Société et dans l’Église de plus grands espaces pour la reconstitution des communautés indigènes comme sujets de l’Histoire et de la Foi chrétienne, et pour construire le projet indien comme concrétion de l’Evangile du Royaume de Dieu et comme proposition d’avenir pour l’humanité entière.

¿Comment ce kairos d’Aparecida, exprimé dans de belles propositions d’idéaux et d’utopies dans le document de conclusion, serait-il assumé dans la vie chrétienne et dans la pratique pastorale de notre Église de manière que leur contenu se fasse réalité palpable? C’est une grande question qui attend sa  réponse de nous toutes et tous, − indigènes et non indigènes, pasteurs et fidèles − au quotidien et sur nos différentes lieux de lutte pour la vie et pour le Règne. Les paroles par elles mêmes ne produisent pas leur effet si elles n’entrent pas en nous pour circuler comme le sang dans nos veines. Et en cela, nous les indigènes nous continuerons avec la disposition de Nanahuatzin,  dans le mythe de la création du Cinquième Soleil, à empoigner avec plaisir la charge d’éclairer le monde, même si pour cela nous devrions livrer notre vie toute entière. Pour cela nous continuerons à brandir, avec les autres pauvres et exclus notre slogan: “Jamais plus un monde sans nous, jamais plus une Église sans nous”.

Sitôt que tous les deux furent tombés et consumés… Nanahuátzin, changé en Soleil, apparût à l’orient; derrière lui également se leva Tecuciztécatl, transformé en lune”.

Notas

1) Il s’agit de la connaissance de Dieu chez les “indiens” d’Amérique, ainsi appelés par Christophe Colomb qui croyait avoir débarqué en Asie (NdT).

2) 70 millions, c’est de l’ordre du DIXIEME de la population mondiale en 1492. A titre de comparaison dans l’horreur, 6 millions dans les camps d’extermination nazis des années 1930-1940, c’est de l’ordre du MILLIÈME de la population mondiale à l’époque (NdT).

3) Non, Samuel Ruiz n’a pas été “déplacé”(removido) : il a réussi; malgré les intrigues répétées du nonce Prigione (1978-1997) et des évêques mexicains du “club de Rome”, et grâce à la résistance d’un peuple à 75% indigène, à rester en place à son service jusqu’à l’âge canonique de la retraite à 75 ans (fin 1999). (NdT)

 

* Centre national d’aide aux missions indigènes.

12 décembre 2007

Traduit de l’espagnol par H. C.

(http://www.eatwot.org/index.php?option=com_content&task=view&id=68)

Ultima modifica Martedì 30 Novembre 1999 01:00
Fausto Ferrari

Fausto Ferrari

Religioso Marista
Area Formazione ed Area Ecumene; Rubriche Dialoghi, Conoscere l'Ebraismo, Schegge, Input

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